Comment le monde est passé de l'arbitrage à la prédation ?
En voulant « dépassionner » la politique, les démocraties occidentales ont cru pouvoir remplacer le conflit par la gestion. Mais le monde n'a jamais cessé d'être un champ de puissance. L'empire des cadences commence là où le droit ne prétend plus trancher.
Lucia Lefevre, Azco secrets.
En juin 2021, à l'occasion du numéro 37 de La Gazelle, paru dans la rubrique politique, Lucas Blanc commence ainsi son article :
« Depuis les années 1990, les gouvernements de gauche comme de droite ont tendance à dépassionner leurs programmes électoraux et vanter les mérites du marché en se basant sur une vision rationnelle et mathématique de l'économie. Ce mouvement déconnecte les élites des masses et donne du grain à moudre aux partis populistes. »
La capture de Nicolás Maduro et l'annonce de son jugement par un tribunal étranger ont été interprétées comme un rétablissement de l'ordre et du droit, mais elles révèlent surtout la persistance de logiques impériales où la légitimité naît de la force et non du droit. Cet épisode s'inscrit dans la désagrégation de l'ordre international post-guerre froide, marquée par l'effacement du droit mondial et la réaffirmation de doctrines unilatérales. L'actualité montre que ce n'est pas la dépassionalisation qui domine, mais l'effondrement des cadres juridiques et symboliques laissant place à la force, le symbole et la conflictualité assumée.
Pathologies imaginaires et conflits réels
« Les nationalismes et les populismes récoltent ces passions et les dirigent vers ceux qui les ont ignorés. »
Tout repose ici sur un présupposé massif : celui selon lequel les « populismes et nationalismes » constitueraient une catégorie intelligible, homogène, presque naturelle. Or c'est précisément ce point qui pose problème. Le populisme n'est pas un concept analytique neutre ; c'est un mot de combat. Un mot qui ne décrit pas tant qu'il disqualifie. À l'instar du « totalitarisme » dans certains débats historiographiques[1], sous couvert de rejet commun des « élites », l'extrême droite et l'extrême gauche sont placées sur un même plan, comme si leurs projets, leurs pratiques et leurs horizons historiques étaient comparables. Dans le lancement de campagne de Gabriel Attal[2], placer Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen sur le même plan sert de signal : « extrême gauche » et extrême droite deviennent des visages interchangeables d'un même « désordre » à combattre. Car ce qui distingue les forces politiques, c'est leur rapport au capital, à l'État et à la violence. La tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre du 21 juin 2023, partiellement suspendue par le Conseil d'État[3], et les menaces visant La France insoumise ou la « Jeune Garde », après la mort du militant d'extrême droite Quentin Deranque en février 2026, montrent comment le vocabulaire de « l'éco-terrorisme » ou l'étiquette d'« extrême gauche » (apposée par le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez[4] et validée par le conseil d'Etat[5]) installe une symétrie avec l'extrême droite. En prétendant défendre la démocratie contre ses ennemis, elle neutralise toute conflictualité réelle. Elle transforme l'opposition sociale en excès passionnel, et le dissensus en pathologie. Aux États‑Unis, Donald Trump qualifie les militants d'extrême gauche opposés à l'ICE de « menace terroriste »[6], réduisant la lutte pour l'égalité sociale à un simple danger public. Le problème n'est alors plus l'injustice, mais la colère qu'elle suscite ; plus la domination, mais la manière trop bruyante dont elle est contestée. Les mobilisations étudiantes en soutien à la Palestine ont été qualifiées de complaisance avec le terrorisme. En 2025, Harvard et Columbia ont fait l'objet de pressions politiques et financières. La contestation politique n'est plus pensée comme dissensus démocratique, mais comme une menace sécuritaire.
La démocratie en mode start-up : néolibéralisme et optimisation du pouvoir
« Depuis la défaite électorale cuisante de 1972 [...] le parti (démocrate) amorce un changement radical d'orientation. Porté sur l'assistance aux masses populaires depuis Franklin D. Roosevelt, le parti démocrate change de cible électorale [...] la classe moyenne américaine. »
Lucas Blanc parle de la technocratisation du politique comme dérive tardive, presque involontaire, consécutive à la fin de la Guerre froide. Cette lecture est historiquement fragile. Elle naturalise ce qui relève en réalité d'un projet politique cohérent : le néolibéralisme. Dès les années 1970, bien avant 1991, un déplacement profond s'opère, la politique est délégitimée au profit de l'expertise. La « dépassionnalisation »[7] n'est donc pas une réponse à un vide idéologique : elle est une stratégie face à un excès de démocratie. En ce sens, la technocratie ne vient pas après le politique ; elle vient contre lui. Elle se construit comme une mise à distance organisée du peuple, de ses affects, de ses revendications, de sa capacité à dire non. Cette stratégie trouve sa traduction institutionnelle la plus achevée dans le New Public Management[8]. Sous couvert de modernisation et d'efficacité, l'État est progressivement reconfiguré sur le modèle de l'entreprise. Il n'organise pas la résolution du conflit social, mais sa neutralisation. Cette logique se traduit également par la nomination par Emmanuel Macron, d'amis et proches à des postes clés : Conseil constitutionnel, Cour des comptes, BCE[9], transformant les institutions en véritables Start-up au service de l'exécutif où la légitimité ne procède plus du vote, mais de l'efficacité, de la propriété et du contrôle des infrastructures.
« Les deux grands partis américains rivalisent donc maintenant sur un même créneau idéologique, celui de l'efficacité du marché dans l'organisation de la société. »
Aujourd'hui, ce mouvement connaît une inflexion nouvelle. Le néolibéralisme, après avoir vidé la démocratie de sa conflictualité, commence à envisager sérieusement de s'en passer. Émergent alors des projets qui revendiquent explicitement la fin de la démocratie libérale. Curtis Yarvin, figure de ces « lumières sombres »[10] qui éclairent sans réchauffer, en offre une formulation paradigmatique : il ne propose pas de réformer la démocratie américaine, mais de la liquider. Son projet est clair : transformer l'État en entreprise, la nation en start-up, le président en CEO, et les citoyens en simples utilisateurs d'une plateforme politique[11]. Le suffrage universel y apparaît comme une anomalie archaïque ; la souveraineté populaire, comme un bug à corriger. Ce n'est plus la peur des passions qui structure ces discours, mais la peur du peuple comme sujet politique.
Le dernier souffle des certitudes
« En 1991, l'Occident remporte probablement la plus grande victoire de son histoire… la démocratie et l'économie de marché libérale sont élevées au rang de valeurs ultimes de toute société moderne. »
Il faut partir d'un constat simple : le monde sur lequel repose l'article de Lucas Blanc n'existe plus. Depuis le milieu des années 2020, l'hégémonie américaine se fissure, la Chine s'impose comme puissance structurante, et les États européens se découvrent stratégiquement dépendants, politiquement désarmés. Pendant ce temps, les États-Unis récupèrent le pétrole vénézuélien pour compenser le pic de production pétrolier passé, protéger le dollar et contrer les manœuvres chinoises en coupant leurs principaux exportateurs pétroliers (Iran, Venezuela), rappel cruel que l'impérialisme reste le moteur froid et cynique du capitalisme. Cette transformation correspond au « capitalisme de la finitude » décrit par Arnaud Orain[12] : face à la crise écologique, économique et anthropologique, la prédation territoriale est le seul horizon pour protéger l'ordre économique. Le capitalisme défend sa survie. Ce qui revient, c'est le conflit comme structure. Et ce retour n'est pas une régression morale, mais la fin d'une parenthèse historique. Dans ce monde, le droit international ne disparaît pas : il se démasque. Il subsiste comme langage, comme référence morale, mais il a cessé d'être un modèle. L'histoire bégaie ici avec cruauté. Comme la Société des Nations après l'Éthiopie[13], l'ordre juridique international révèle son impuissance face au retour assumé de la logique impériale. La doctrine Monroe, dans sa version réactualisée et brutale, de Washington à Caracas, du Groenland au Mexique, de Cuba à la Colombie dit l'essentiel : le monde est à nouveau pensé en zones d'influence. Ukraine, Taïwan, Palestine : partout, le même constat. Le droit est invoqué, documenté, parfois qualifié, jusqu'au mot de génocide, mais il ne prétend plus trancher. Ce qui décide, ce n'est pas la norme, mais la puissance. Et croire que cette situation serait provisoire, ou accidentelle, revient à se mentir sur la nature du moment historique que nous traversons. Le régime de vérité libéral, fondé sur la centralité du fait, de l'expertise et de l'information vérifiable, ne tient plus[14]. Ce qui compte désormais, ce n'est pas d'avoir raison, mais d'imposer un sens. Dans le même temps, Donald Trump propose la création d'un « conseil de paix » alternatif, contournant les institutions multilatérales existantes. Melania Trump préside un conseil de sécurité de l'ONU. Ce n'est plus la réforme de l'ordre international qui est envisagée, mais son court-circuitage. La paix devient affaire de deal, non de norme. Les affaires ne se règlent plus par l'arbitrage mais par la guerre commerciale. Ce n'est pas un excès de passions qui menace l'ordre politique contemporain, mais la disparition des cadres capables de transformer le conflit en décision collective. Là où le politique se dérobe, les récits occupent la place.
L'heure des illusions mortes
Ce n'est pas l'excès de passions qui menace la démocratie, mais le refus persistant d'assumer ce qui la fonde historiquement : le conflit[15]. Le déni de la lutte des classes, l'illusion d'une paix sociale durable, la croyance dans la neutralité du droit et de l'expertise ont produit non pas de la stabilité, mais de l'impuissance. Le droit international, tel qu'il s'est reconfiguré après la Seconde Guerre mondiale, n'a jamais cessé d'être subordonné aux rapports de force qu'il prétendait encadrer. La nouveauté du moment historique ne tient pas à la brutalité du monde, mais à la clarté du cynisme. Ceux qui assument aujourd'hui une conflictualité agressive, Trump et ses héritiers, les grands patrons, les magnats des médias, les élites économiques et technologiques, ne sont pas les dominés, mais les dominants. Ils ont cessé de feindre la neutralité. Ils gouvernent par le rapport de force, par le récit, par la peur, par l'efficacité revendiquée. Et pendant que l'on moralise les colères populaires sous le terme de « populisme », elles, mènent une lutte de classes consciente, organisée, décomplexée. La question est de savoir qui assumera, à son tour, la conflictualité. Les récentes mobilisations de la GenZ au Népal, Maroc, Paraguay, Madagascar, Timor‑Leste, Turquie, Mexique, montrent que cette conflictualité peut être reprise par le bas, réinventée, politisée. Non comme un chaos à craindre, mais comme une praxis collective. L'enjeu n'est donc pas de calmer les passions, mais de choisir ce que l'on fait de la colère. Non de fuir le conflit, mais de le penser, de l'organiser, de l'assumer. Car dans un monde où les dominants ont cessé de croire à la neutralité, persister à s'y accrocher n'est plus une erreur d'analyse : c'est une démission politique.
[1] Kershaw, Ian. « Nazisme et stalinisme : limites d'une comparaison », Le Débat, n° 89, mars-avril 1996, p. 177-190.
[2] « Ni LFI ni RN » : Attal au cœur d'une campagne d'affichage de Renaissance pour "dire non au désordre". BFMTV, 29 janvier 2025.
[3] CE, ord., réf., 11 août 2023, Les Soulèvements de la Terre, n° 476385.
[4] « La France insoumise n'est pas d'extrême gauche, on vous explique pourquoi », Contre-Attaque, 11 février 2026. Voir aussi : « Le Conseil d'État confirme la classification de LFI à l'extrême gauche pour les municipales », Libération, 27 février 2026.
[5] CE, 27 février 2026, n° 512694. Voir aussi : Stéphanie Hennette Vauchez, Et le Conseil d'État laisse faire, Le Monde diplomatique, janvier 2026, p. 20.
[6] Donald J. Trump, « Il devrait être clair pour tous les Américains que nous faisons face à une menace terroriste d'extrême gauche très sérieuse dans notre pays… des radicaux associés au groupe terroriste intérieur Antifa… et d'autres extrémistes d'extrême gauche mènent une campagne de violence contre les agents de l'ICE et d'autres responsables chargés de faire appliquer la loi fédérale. », Washington Examiner, 2025.
[7] La « dé-passionnalisation » désigne la tendance, selon Lucas Blanc, depuis les années 1990, à présenter les choix politiques comme de simples applications techniques de contraintes économiques objectives (marché, rigueur, mondialisation), neutralisant ainsi les conflits et les passions politiques au profit d'une gouvernance technocratique.
[8] Le New Public Management (NPM), né dans les années 1980-1990, transpose au secteur public les pratiques managériales privées, centrées sur performance, autonomie et évaluation, voir : Thévenot, L. & Surel, Y. (2001). Gouverner par les instruments : le New Public Management en perspective comparée. Revue Française de Science Politique, 51(3), 413-446.
[9] « Emmanuel Macron, en nommant des proches à des postes-clés, est accusé de fragiliser les institutions », Le Monde, 12 février 2026.
[10] Miranda, Arnaud. Les Lumières sombres: comprendre la pensée néoréactionnaire. Paris : Gallimard. 2026. 159 p.
[11] Yarvin, Curtis. Gray Mirror: Fascicle I – Disturbance. New York : Passage Press, 2025.
[12] Orain, Arnaud. Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIe-XXIe siècle), Flammarion, 2025.
[13] La référence à l'Éthiopie concerne l'invasion italienne de 1935-1936, qui mit en évidence l'incapacité de la Société des Nations (SDN) à faire respecter ses principes : sanctions économiques inefficaces, absence d'intervention militaire collective et tolérance implicite de l'agresseur, illustrant le caractère fragile et souvent symbolique du droit international face aux logiques impérialistes.
[14] Keyes, Ralph. The Post-Truth Era: Dishonesty and Deception in Contemporary Life. 1st ed. New York : St. Martin's Press. 2004. 1 p.
[15] Marx Karl & Engels, Friedrich. Manifeste du Parti communiste. Paris : Les Éditions du Travail, DL 2017. 76 p.
