Le Moyen-Orient, vu par Trump : un marché plus qu’un enjeu. Sa diplomatie dans ces pays redéfinit les priorités américaines, quitte à bousculer les équilibres historiques.
Poignées de mains chaleureuses, accueils somptueux, accords aux montants exorbitants, et bien plus encore. De Riyadh à Abu Dhabi, en passant par Doha, le président américain Donald Trump choisit les pays du Golfe pour entamer sa toute première tournée diplomatique depuis son investiture en janvier 2025. Datée du 13 au 16 mai 2025, cette visite s’est avérée à la fois symbolique et hautement stratégique, dans une région qui reste un épicentre des ambitions américaines, malgré les récents bouleversements.
Outre les contrats onéreux et les promesses d’investissements à la clé, cette visite diplomatique atteste d’un virage dans la politique étrangère américaine et dessine les contours de la nouvelle stratégie de Washington au Moyen-Orient : une diplomatie transactionnelle – des offres économiques suivies d’actions diplomatiques, avec pour objectif la stabilisation plutôt que la réconciliation – révélatrice du nationalisme propre au dealmaker-in-chief américain.
La stratégie américaine au Moyen-Orient évolue en effet, avec des approches qui diffèrent selon les objectifs de la présidence. Une chose reste toutefois immuable : l’échange du pétrole contre une présence militaire américaine. Une tendance scellée dès 1945 avec l’illustre pacte Quincy entre Franklin D. Roosevelt, le président à la tête de la puissance hégémonique de l’époque, et Abdelaziz ibn Saoud, « le lion du désert ». L’échange d’un accès stable à l’or noir contre la protection militaire devient d’autant plus convoité en 1979, avec la révolution islamique en Iran, puis la guerre Iran-Irak. Les États-Unis renforcent alors leur présence militaire en Arabie Saoudite, ainsi que dans les autres monarchies du Golfe. Plus tard, la guerre du Golfe de 1991 érige Washington en garant de la sécurité au Moyen-Orient et, depuis, chaque crise, entre les attentats du 11 septembre, les printemps arabes et la montée en puissance de l’Iran, redéfinit les contours des relations entre les États-Unis et les monarchies du Golfe. C’est cette grille de lecture qui permet de comprendre les politiques menées par Bush, Obama, Biden et Trump durant ses deux mandats.
Bush et la tentative de démocratisation au Moyen-Orient
Quand George W. Bush lance ses troupes en Afghanistan, puis en Irak, il ne s’agit pas seulement de répondre au choc des attentats du 11 septembre. L’objectif est plus ambitieux : refaçonner le Moyen-Orient en profondeur. Pour le président républicain, la sécurité des États-Unis passe par la démocratisation de la région, quitte à l’imposer par la force. C’est l’époque du « freedom agenda », où les États-Unis se veulent architectes d’un nouvel ordre régional. Une ambition qui tombe rapidement à l’eau : entre enlisement militaire, chaos irakien et montée des tensions sectaires, le rêve de démocratisation est brutalement terni.
Obama : mesurer l’interventionnisme?
Barack Obama, lui, préfère changer de ton et de méthode. Le nouveau locataire de la Maison Blanche mise sur la retenue, le dialogue et la diplomatie, et tourne progressivement la page des interventions militaires. C’est lui qui est à l’initiative du retrait des soldats américains d’Irak et engage un rapprochement historique avec l’Iran autour de son programme nucléaire. Sa stratégie est de réduire l’interventionnisme américain au Moyen-Orient pour se recentrer sur d’autres priorités, notamment l’Asie, son objectif étant de « rééquilibrer » l’attention, l’influence et les investissements américains vers la région Asie-Pacifique, loin des guerres en Irak et en Afghanistan.
Toutefois, face à la montée en puissance de l’État islamique, il autorise en 2014 une nouvelle campagne militaire en Irak et en Syrie, marquant un retour partiel à l’usage de la force. Le 44e président des États-Unis va même jusqu’à critiquer « sévèrement » les alliés traditionnels de Washington dans la région, à savoir les États arabes sunnites et particulièrement les monarchies du Golfe, les qualifiant de « profiteurs ».
La méthode des équilibres diplomatiques selon Biden
Entre 2021 et 2025, Joe Biden opte pour une approche traditionnelle en ce qui concerne la stratégie de son pays au Moyen-Orient. Plutôt que de se contenter de partenariats économiques, transactionnels, le président cherche à peser sur les équilibres diplomatiques pour faire progresser son agenda national. En priorité, entre autres, la normalisation entre Israël et l’Arabie saoudite dans le cadre du plan du président américain pour une reconstruction pacifique post-guerre suite au 7-Octobre.–
L’administration Biden avait dès lors tenté d’exercer une pression diplomatique sur Riyad et Tel-Aviv pour faire avancer les discussions de normalisation, en vain. Côté monarchie, les saoudiens ont exigé des concessions israéliennes, entre autre la reconnaissance d’un État palestinien, ce que le gouvernement Netanyahu continue de refuser. En faisant de l’obtention d’un cessez-le-feu à Gaza le pilier principal de son plan pour la région, Washington n’a pas été en mesure d’accomplir les objectifs plus larges d’intégration régionale qu’il s’était donné, à savoir le développement du corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe, ou encore le rapprochement israélo-saoudien selon les termes des États-Unis . Résultat : un processus bloqué et une frustration palpable de tous les côtés.
Trump : les deux mandats
Avant Biden, Donald Trump avait rompu avec ses prédécesseurs, affirmant une autre stratégie : celle d’une diplomatie transactionnelle, une diplomatie d’alliances qui se mesurent en dollars. En 2018, il tourne le dos à l’accord sur le nucléaire iranien et lance une politique de « pression maximale » contre Téhéran. En parallèle, il renforce ses liens avec les puissances du Golfe, qu’il considère comme des partenaires stratégiques… et rentables. La signature des accords d’Abraham entre Israël, les Émirats et Bahreïn illustre cette approche, marquant la fin du paradigme de « l’opposition constante des États arabes à Israël ». La visite du 47e président des États-Unis dans le Golfe en mai 2025 s’inscrit dans cette trajectoire, à la fois en rupture avec certaines logiques passées et dans la droite ligne d’une tendance certaine : les États-Unis défendent leurs intérêts avant tout.
Le Moyen-Orient n’est plus vu comme un défi, mais seulement et surtout un marché. Sur le dossier de la normalisation, donc l’établissement de relations officielles, entre Riyad et Tel Aviv notamment, Trump préfère ne pas brusquer le royaume saoudien. Selon Le Grand Continent, lors de son « numéro de charme » au prince héritier d’Arabie saoudite, le président républicain avait notamment précisé que, bien qu’il soit de son « fervent espoir » que l’Arabie rejoigne les Accords d’Abraham, le royaume le ferait « en son temps ». Le président américain a ainsi rompu avec la méthode de son prédécesseur : là où l’administration démocrate insistait sur un accord à concrétiser rapidement, Trump a préféré miser sur la pérennité économique de ses accords avec les pays du Golfe et a opté pour un changement de ton. Ainsi, « l’idée d’un processus de normalisation entre l’Arabie Saoudite et Israël, poussée ardemment par Joe Biden tout au long de son mandat et espérée par beaucoup d’Israéliens, a été évacuée du programme de la visite de Donald Trump ». Une approche transactionnelle plutôt qu’une volonté de changement profond de la région, mais sans doute plus efficace aux yeux des dirigeants du Golfe.
Économie et défense : les deux constantes inchangeables
Dans les salons dorés des palais du Golfe, Donald Trump n’a pas seulement retrouvé l’accueil fastueux qu’il affectionne : il a solidifié les deux constantes inchangeables de la politique américaine au Moyen-Orient, celles d’un échange stratégique entre protection militaire et avantages économiques. Une logique déjà mise en œuvre, certes, mais cette fois-ci mise en scène avec la méthode Trump.
Sur le plan économique, le voyage s’est conclu d’un feu d’artifice de contrats : 600 milliards promis avec l’Arabie Saoudite, 243 milliards avec le Qatar, 200 milliards avec les Émirats. Des montants faramineux, qui témoignent d’une volonté assumée de maintenir les clients fidèles que sont les États du Golfe dans le portefeuille américain. Ces chiffres consolidés englobent ventes d’armes, investissements dans les secteurs technologiques et énergétiques, et partenariats industriels à long terme. Trump mène une diplomatie des contrats : l’alliance se chiffre, se contractualise, se monétise. Comme l’analyse le chercheur Jean-Loup Samaan, cette méthode « s’apparente aussi très souvent à une diplomatie des faveurs et des conflits d’intérêts », en faisant allusion à l’épisode du Boeing 747 offert par le Qatar à la Maison Blanche. Loin de s’en offusquer, le président américain a qualifié de « stupide » l’idée de refuser un tel cadeau – un cadeau d’une valeur de 357 millions d’euros.
Il est par ailleurs essentiel de s’intéresser à la nature des secteurs visés, qui en dit long. L’intelligence artificielle d’un côté, levier du pouvoir économique futur, et l’armement de l’autre, pilier d’un ordre régional sécuritaire que les États-Unis continuent de dominer. À Riyad, la promesse de livrer pour 142 milliards de dollars d’équipements militaires américains illustre cette stratégie. D’ailleurs, la perspective de vendre des F-35 à l’Arabie saoudite, jusqu’ici réservés à Israël, suggère un rééquilibrage des priorités. Trump, fidèle à lui-même, ignore les tabous diplomatiques tant que l’échange est rentable. L’autre constante, la défense, s’impose donc comme héritage durable du pacte Quincy de 1945. Ainsi, dans un Moyen-Orient fragmenté par les conflits, Trump remanie le ton, mais les piliers de sa politique étrangère ne sont guère inaccoutumés : une politique dont l’économie et la défense en demeurent les fondements.
Le couple israélo-américain
Rien, dans cette tournée, n’aurait véritablement surpris, mis à part une omission flagrante. À l’issue de la visite du président américain dans la région, la question centrale qui s’est posée a été la suivante : où est l’État hébreu, allié traditionnel de la Maison Blanche, dans tout ça ? Trump signe un accord de cessez-le-feu avec les houthistes yéménites avant son départ, en y excluant les frappes à visée d’Israël, dialogue avec l’Iran, ennemi juré de l’État hébreu qu’il avait sévèrement boycotté auparavant, s’entretient avec al-Charaa pour une possible normalisation entre Damas et Israël … sans Israël. Au lieu d’inclure son partenaire historique dans la conversation, le président américain préfère endosser à lui seul le rôle de médiateur dans la région, en maintenant les yeux rivés sur le prix Nobel de la paix qu’il convoite tant.
Selon les médias israéliens, rien n’aurait pu être plus brutal que ce retournement de situation. Tandis que le gouvernement Netanyahu observait en silence la tournée de Trump dans le Golfe, une nervosité croissante a gagné les médias et la classe politique à Jérusalem. L’inquiétude ? Une érosion de l’influence d’Israël auprès de son allié traditionnel. Selon l’opposition, Netanyahu serait en train de laisser le pays sur la touche pendant que Trump poursuit « son programme régional avec moins de déférence pour les préoccupations israéliennes que lors de son précédent mandat ». L’ancien Premier ministre Naftali Bennett, lui, parle d’un Israël « paralysé, passif, comme s’il n’existait pas », pendant que Washington et les monarchies du Golfe redessinent la carte régionale sans demander l’avis de son allié traditionnel. Certes, les Américains continuent de qualifier Israël d’« allié vital », et le Congrès réitère son soutien. Mais le ton a changé. La Maison Blanche a son propre agenda au Moyen-Orient, et rappelle bien que les intérêts nationaux sont prioritaires, quitte à froisser Tel-Aviv sur certains dossiers, ou à ne plus mener ses actions dans la région à travers le prisme israélien.
Dans le contexte de la guerre Israël-Iran déclenchée par le lancement d’une première série de « frappes préventives » par Israël contre des cibles militaires et nucléaires iraniennes le 13 juin, le président américain a finalement donné son feu vert à Netanyahu, bien que ce dernier n’avait initialement pas réussi à convaincre Donald Trump de l’urgence d’une intervention lors de sa première visite à Washington le 4 février. L’aviation américaine a elle-même lancé l’opération « Midnight Hammer » en Iran dans la nuit du 21 au 22 juin, alors que les négociations débutées mi-avril entre Washington et Téhéran sur le nucléaire iranien étaient dans l’impasse – une manière de s’approprier la victoire et de faire sienne cette guerre pour démontrer « l’efficacité de sa doctrine de paix par la force ». En bref, la touche Trump au Moyen-Orient marque une métamorphose dans l’approche américaine dans la région. Le président nationaliste opte pour un réalisme assumé, concluant des accords tactiques pour des fins immédiatement bénéfiques, au niveau personnel et national à la fois, au risque de déséquilibrer les alliances traditionnelles.