Le berger Lycidas se promenant les bras croisés sur son estomac le long du Lignon et désespérant de ne plus retrouver le berger Celadon –qui s’était jeté dans le fleuve suite au bannissement de la bergère Astrée dont il était épris –- , voulut soupirer des vers plaintifs lorsque son regard fut charmé par l’apparition d’un corps naufragé aux rives. Mais, de par le jour mourant, Lycidas ne pouvait identifier ce corps allongé. Lune Diane accompagnée du souffle d’Aquilon chassait Phébus solaire caressant sa claire Héméra. La nuit, linceul du diurne cadavre, s’allongeait progressivement sur eux. Le soleil enfin couché, Lycidas décida de s’approcher du naufragé. Zéphyr arriva et son souffle déshabilla ce corps désolé en décomposant sa robe et ses rubans ainsi que son voile couvrant ses cheveux. Lycidas crut apercevoir avec horreur une peau lisse et douce, mais traversée par les souffles des vents, cette peau devint celle de Celadon, abîmée et rugueuse. Tantôt il croyait voir deux collines maternelles ornant cette plaine humaine assoupie, tantôt elles s’effondraient doucement sous l’haleine de Zéphyr jusqu’à devenir de planes vallées reboisées et chevelues effleurant les eaux. Les rubans dissous engloutis par les vagues tortueuses resurgirent, formèrent des vrilles semblables à des houlettes de berger et tirèrent le voile des abysses. Exposé à la dernière lueur du char de Phébus s’en allant, le voile sembla couronner le corps mort- vivant d’un chapeau que l’on eût cru de paille, et de berger. Lycidas pensa assister au retour de son ami perdu, victorieux de la désastreuse rive. Croyant rêver, Lycidas se cacha derrière un chêne et épia ce paysage androgyne endormi une dernière fois, avant de s’approcher afin de le secourir. Ému, il chanta tels vers :
Son ire te précipita dans le Lignon,
Fleuve désastreux ouvrant son gouffre profond
Pour que tu accostes Pluton sous son rivage,
Mais la vaillance d’Alcippe ton lignage
L’envenima comme le serpent condamnant
Le premier paysage expulsé, Adam;
Mais il te déterra pour rejoindre les astres.
Rejoins Lycidas et oublie ton désastre.
Pendant que Lycidas chantait ces vers en décroisant ses bras de sa poitrine, les yeux détournés des rives, le paysage pastoral masculin fut submergé de vagues tortueuses désagrégeant le chapeau de paille en plusieurs rubans fleuris qui enlacèrent les jambes-paysages. La colère du fleuve Lignon éclaircit et polit sa chair rugueuse. Les ruisseaux verdâtres-rougeâtres traversant ce marbre respirant l’emportèrent vers un embâcle naturel dont la coalition engendra une aperture du paysage-personne. La virilité du corps s’amenuisa à nouveau. L’on eût cru voir le Pélican se sacrifiant ; mais aucun sang ne coula de cette ouverture, en émergèrent seulement les deux dunes féminines qui faisaient frémir Lycidas. Le fleuve les recouvrit pour une dernière fois afin d’y déposer des coraux s’unissant aux rubans fleuris, protégeant ce corps pastoral féminin des Satyres. Or, Lycidas plongé dans son envolée lyrique, n’avait pas observé ce paysage de sable. Il s’approcha dans l’espoir de retrouver son ami, son amour, son Astre, mais, déçu, il ne trouva que l’astre de son Astre. Elle s’était jetée à son tour les bras croisés dans le courant délectable afin de retrouver dans la mort Celadon à jamais perdu.
Davide Toni