Il est 19h. Dehors le ciel est dégagé. Il fait bon, presque chaud. Elle est devant le miroir, elle peint ses cils d’un bleu électrique avant de se remettre aux révisions. Pour une fois elle a décidé de rester dans le silence, de ne pas céder à la musique pour mieux se concentrer. Image. Les bruits, ça revient. Quatre ans, quatre années qu’elle en est sortie, mais ça revient. Inéluctable.
Elle se lave les mains, et s’assied au bureau. Chapitre II, romans du XVIIe. Ça l’assomme, étudier des textes dans lesquels les femmes se laissent mourir pour l’amour de la vertu. C’est vraiment pas son époque à elle. Message. On boit un verre ce soir ? Je suis à côté de chez toi ! Elle hésite, jette un œil à ses fiches de cours, un autre à ses bottes argentées. Vas-y, je descends. Dans la rue, talons qui claquent, beaucoup de mouvement. Tout le monde sort, c’est bientôt l’été, bientôt les examens. Mélange d’odeurs de friture, de cigarette. Elle s’arrête à leur bar habituel, choisit une table, commande deux bières en l’attendant. Elle a oublié son livre, va être obligée d’attendre en scrutant les passants marcher, observer leur démarche et attribuer un prix à la plus étrange d’entre elle. Puis ça revient. L’image, celle du passé, les bruits de frottement contre l’assiette, la sensation des gencives gonflées. C’est plus fort que tout à l’heure, comme si son corps lui quémandait de retrouver ce passé misérable. On lui a dit qu’il était presque impossible de se sevrer totalement. Pourtant elle avait réussi, fuir l’irréversible, changer ses fréquentations, retourner chez les parents. Mais ça lui prend à des moments inattendus, les plus quotidiens. Elle plonge les yeux dans son verre, lasse de ces nouvelles apparitions mentales.
8h, réveil brutal par un tas de silhouettes médicales. Piqûres, prise de tension, de sang. Paroles qui échappent. Votre nom, prénom. Tout est flou. Votre âge. Elle ne se réveille pas. Il faut aller manger, le médecin qui attend dans le bureau. Il faut aller le voir après. Vite. Des cris, à l’étage du dessus. Le sommeil est renversé par les cris. Les fous. Elle se souvient, elle est avec les fous.
La réalisation s’est éclaircie au fil du temps. Celle des moments de jouissance et de jeunesse qui s’étaient entremêlés à ceux défectueux, ces moments défaillants, là où la drogue avait fini par prendre sa place de souveraine. Elle boit plusieurs gorgées, fume cigarette sur cigarette. Un besoin de ternir les souvenirs.
L’hôpital, il est mince, c’est une clinique publique dotée de plusieurs étages. Elle est au rez-de-chaussée, la place de ceux qui ont le choix, ceux qui sont libres de rester, libres de partir. Elle reste. Tout ça a commencé il y a plusieurs années. Le jour de la rencontre avec cet homme. L’homme aimé, désiré, l’homme traître. Marginal, dégaine de la rue. Elle aimait ça. Il lui avait fait tout découvrir, et elle avait tout avalé, pleine d’une candeur délirante. Ce monde l’avait toujours attirée, ce monde de la nuit. Elle entretenait toujours cette fascination envers ceux qui se désinhibaient par l’extase violente que la drogue leur procurait. Elle avait vu ça comme une force, une possibilité, un accès total à la libération des contraintes qui s’infiltrent dans la peau depuis toujours. C’était un désir impétueux que de devoir s’arracher à une vie d’enfant qui ne lui ressemblait plus, ça lui brûlait dans le ventre.
On lui avait dit trois jours puis on l’avait gardée une dizaine. Ils lui expliquaient tout, l’heure des repas, les sorties dans la cour pour fumer, les moments chez le psy, la salle de détente, le fonctionnement des visites – personne ne savait où elle était, téléphone cassé. Trouver le moyen d’appeler, prévenir, avouer – et l’heure des prises de médicament. C’est ça qu’elle espérait, bouffer des médocs. Découvrir la partie renversée, l’effet des pilules qui soignent l’addiction à d’autres pilules. Et avec le manque constant de la drogue dure, il fallait bien compenser. Ils sont là pour ça, les infirmiers. Elle était fière et honteuse à la fois. Fière d’être ici de son plein gré, à vouloir affronter les complications de cette force fatidique, et honteuse d’avoir perdu, honteuse de l’échec, de finir exclue dans ce trou à dépressifs pour espérer en finir avec ses pulsions transgressives.
L’heure des médicaments, le soir surtout, était le festin royal qu’offrait la clinique. File d’attente au comptoir, impatience totale, on en raffole, on ment pour en avoir plus, rien qu’une goutte supplémentaire pour assouvir ce nouveau plaisir du Valium. Alors ils liquidaient les âmes bouillonnantes souhaitant célébrer cette heure de gloire, cette heure du flottement, où toute réjouissance finissait à son comble.
Les doses sont puissantes, c’est vrai. Ça bouscule tout dans le corps. Le plaisir culmine jusqu’à l’angoisse. Valium, Largatil, antidépresseurs. Les pensées se déchirent se façonnent à l’épreuve instantanée du manque. Ni rêve ni fantasme ni cliché. Tout est réel, le corps dans le présent le présent dans les veines et les bras qui se tendent et les yeux qui se plissent, tiraillés par le phénomène indissociable du présent. Ça brûle de partout. Dans la tête, le ventre, la bouche, des effets pénibles et indésirables qui s’emparent du corps, viennent y régner jusqu’à l’os. Se griffer, se frapper la tête dans le besoin urgent d’arrêter la souffrance. Incohérence totale des médicaments sauveurs. On les remplace par d’autres, plus relaxants. Alors les neurones sont rassasiés aux remèdes, le corps se délecte et ondule, débarrassé du danger, plus aucun événement à confronter, la vie sur pause. Elle aimait ces substances. Elle avait retrouvé les sensations qu’elle était venue chercher, lors de ses premières prises. C’était de retour, modifié cette fois-ci, sans la fatalité de la descente.
On l’a fait sortir du jour au lendemain. Quelqu’un lui rendait visite, on lui a dit de l’emmener, avant qu’elle ne s’habitue trop. C’était violent. Aucun avertissement. Aucune protection face à la réintroduction immédiate dans la société. C’était dangereux, menaçant, le débordement était trop risqué. Puis elle a quand même résisté.
Ce changement, il reste, irrémédiablement. Ça coule encore dans les veines, force maléfique et destructrice. Les sens deviennent encrés de cette drogue. Les conséquences sont frappantes, et restent piégées sur la pente glissante du recommencement infernal. Le corps anticipe les effets rien qu’en y pensant. On ne s’en sort jamais vainqueur.
Elle a oublié les démarches des passants, a oublié sa pote toujours en retard. Son cœur bat vite, elle se demande comment le faire taire, comment échapper au vice qui éclate brusquement. Le ciel rosit déjà, on entend les couverts s’entrechoquer dans la rue, des éclats de rire en écho. L’été approche, l’évasion aussi. Elle la reconnaît, qui arrive en dansant devant elle.