Élu puis réélu sur la promesse d’une grande transformation par la réforme, Emmanuel Macron s’est heurté à un paysage politique figé, un dialogue social qu’il a lui-même contribué à atrophier, et à une société dont il n’a su freiner la fragmentation.
Et si le véritable échec n’était pas celui d’une dissolution malheureuse, mais d’un système politique à bout de souffle, animé par des individus à la vue courte, et resté largement incapable d’évoluer pour rencontrer les attentes d’une société complexe, fragmentée et souvent méfiante ? L’analyse fait consensus parmi les commentateurs politiques : la dissolution annoncée le 9 juin 2024 par Emmanuel Macron s’est révélée être un échec. Échec dans la mesure où le président espérait, après le score élevé réalisé aux élections européennes par le Rassemblement national (RN), voir s’opérer une « clarification » qui viendrait consolider la majorité relative sur laquelle s’étaient appuyé.e.s Elisabeth Borne et Gabriel Attal pendant deux ans. L’échec est donc avant tout celui d’une stratégie présidentielle mal pensée, plus que celui de la dissolution elle-même qui aura simplement rendu l’Assemblée nationale plus représentative de l’état actuel de l’opinion.
Compromis difficile avec un gouvernement impossible : à qui la faute ?
Lorsque l’on s’intéresse à l’actualité politique, on peut entendre et lire à longueur de plateaux et d’articles que la vie politique serait au point mort[1]. Ce que révèle surtout cette situation de « blocage », c’est l’incapacité des parlementaires et des membres du gouvernement à faire évoluer la pratique politique en France vers une formule fondée sur le débat (et éventuellement le compromis), plutôt que de continuer à s’en remettre au fait majoritaire, nuancé ou corrigé par l’alternance.
En un mot, le concept d’alternance est resté, même après l’élection de François Mitterrand en 1981, une idée assez vague. Depuis 1958, les Français ont élu deux présidents de gauche, dont un (François Mitterrand) à deux reprises (en 1981 et 1988) mais cinq présidents de droite et un de centre droit. Or, les institutions de la Ve République n’ont pas été pensées pour favoriser l’alternance. Le Sénat, à droite en toute circonstance, vient systématiquement lisser les nuances politiques de la chambre basse. Si l’Assemblée a en théorie le dernier mot, le recours croissant à la commission mixte paritaire (composée de sept député.e.s et sept sénateur.ice.s chargé.e.s de retravailler un texte de loi et de le voter en comité restreint) tend à mettre les deux chambres sur un pied d’égalité du point de vue de la légitimité politique .
Le fait majoritaire, favorisé par la Constitution de 1958[2] et qui tend à faire émerger une nette majorité parlementaire, semble s’être progressivement érodé depuis 2022. Cette disparition du fait majoritaire est d’abord liée à la réélection controversée du président en 2022 dont la victoire n’a été rendue possible qu’avec le soutien d’un électorat de gauche mobilisé pour faire barrage à l’extrême droite. De fait, la Constitution permet au président de poursuivre son action tant qu’il n’est pas acculé à la démission ou qu’il n’est pas confronté à une nouvelle élection majeure[3]. Ce système, que peu de démocraties parlementaires matures nous envient, mérite d’être remis en question. Le présidentialisme, contrairement à ce que l’accent bonapartiste de certains laisse croire, n’est peut-être pas le destin institutionnel inéluctable de la France. La critique fondée de nos institutions et de leurs représentants ne doit pas effacer la dimension profondément politique du problème.
S’inspirant de la tradition parlementaire allemande, la gauche coalisée autour du programme du Nouveau Front populaire, arrivée en tête aux élections législatives, a demandé au président de confier au bloc de gauche la tâche de former un gouvernement. Emmanuel Macron, dont le virage politique à droite est désormais largement documenté[4], a préféré parier sur l’effet d’oubli induit par les Jeux olympiques organisés à Paris – tout en sachant dès le début de l’été qu’il ne nommerait jamais un.e représentant.e politique de gauche à Matignon[5].
On s’épargnera l’analyse des trois mois d’existence du gouvernement Barnier dont la chute fut précipitée par le recours à l’article 49 alinéa 3 (lequel permet d’effacer le travail parlementaire et de revenir au budget initialement proposé par le gouvernement en engageant sa responsabilité). Après s’être imposé en menaçant de retirer son groupe (le MoDem) du bloc central, François Bayrou s’est efforcé de construire un gouvernement de droite qui contenterait tout le monde (comprenez : toute la droite). En a résulté une équipe gouvernementale où chacun.e joue sa partition sans véritable projet ou réelle coordination.
La « polyphonie » qu’évoque Sophie Primas, la porte-parole du gouvernement, révèle surtout les failles d’un gouvernement dont l’action ne répond ni à un programme ni à des objectifs clairs mais plutôt au désir de continuer à exister. Le gouvernement Bayrou est né sans cap et perdure sans objectifs lisibles. Ce dernier est régulièrement accusé d’être composé de communicant.e.s et de ne pas suffisamment travailler. C’est là le principal reproche adressé aux principales figures du gouvernement : François Bayrou, bien sûr, mais aussi Bruno Retailleau, Élisabeth Borne, Gérald Darmanin ou encore Rachida Dati.
Le piège de la perspective électorale
Si la vie politique française peine à se débarrasser d’une mauvaise habitude, c’est bien celle qui consiste à réduire le champ politique au vote. L’on n’a même pas attendu deux années après la réélection d’Emmanuel Macron pour commencer à parler de la campagne de 2027. À plus courte échéance, ce sont désormais les élections municipales qui captent l’attention des politiques. Ces élections très particulières revêtent une importance différente en fonction du parti politique que l’on observe. Le Parti socialiste et les Républicains sont probablement les deux partis qui risquent le plus, et donc s’intéressent le plus à ces élections. Les deux partis historiques tirent leur légitimité politique de l’importante implantation territoriale dont ils ont hérité. En 2020, près de 34% des maires élus dans des communes de plus de 30 000 habitants étaient des maires LR (alors qu’au même moment le parti n’occupait que 101 sièges à l’Assemblée, soit moins de 20%) tandis que le PS arrachait un peu plus de 17% des mairies de communes de plus de 30 000 habitants (pour moins de 30 sièges à l’Assemblée, soit moins de 5%)[6]. Les deux partis sont notamment menacés par la polarisation de l’opinion publique qui devrait favoriser le RN et la gauche « NFP » qui rassemble en théorie les insoumis.e.s, les écologistes et les communistes.
Comme souvent en France, la perspective électorale fait écran et empêche de mener des débats de fond sur les politiques publiques et sur la direction prise par l’État. Certains partis d’opposition agissent déjà en pensant au coup d’après (c’est particulièrement vrai des deux vieux partis dits de gouvernement que sont le Parti socialiste et les Républicains, mais ça l’est surtout du populaire RN qui convoite la fonction suprême). La réalité est que les deux partis historiques naviguent depuis 2017 entre les élections sans chercher à travailler un programme. Les présidents des deux partis ont établi chacun de leur côté le diagnostic mais peinent à trouver des mesures pour construire une alternative aux partis montants (à gauche, la tendance incarnée par la France Insoumise et les écologistes, à droite le RN).
La vie politique en France est malade de cette réduction du champ politique au champ électoral. La pétition lancée par Eleonore Pattery le 10 juillet pour marquer une opposition populaire à la loi Duplomb en est un signe. Il ne suffit plus de demander aux Français.e.s de s’exprimer une fois tous les cinq ans pour que ces dernier.ère.s se sentent véritablement représenté.e.s. Le besoin qu’avait Emmanuel Macron de rappeler après les élections de 2022 qu’il avait été élu est un symptôme de la profonde déconnexion qui s’est installée entre les Français.es réduit.e.s au statut d’électeur.rice.s et les élu.e.s censé.e.s les représenter. Or, il est évident qu’aucune théorie politique ne réduit la légitimité à un vote unique organisé tous les cinq ans.
Crise de la représentation politique
À la crise politique et institutionnelle s’ajoute une crise en développement depuis des années : celle de la représentation politique. Les mesures politiques visant à injecter dans la vie politique plus de démocratie directe sont populaires. François Bayrou lui-même a fait campagne de 2002 à 2017 en proposant d’instaurer le scrutin proportionnel pour les élections législatives. Emmanuel Macron promettait en 2017 d’avoir recours, plus que ses prédécesseurs, au référendum et défendait également l’idée d’un scrutin proportionnel. De ces propositions populaires, rien de concret n’a semblé émerger[7].
Aucun référendum n’a eu lieu en France depuis l’échec de 2005 et l’idée d’imposer un scrutin proportionnel, alors même que le résultat des élections législatives de 2024 est typiquement représentatif de ce qu’un tel scrutin aurait amené, semble absurde[8]. La division de l’opinion publique en trois bloc (de gauche puis du centre/de la droite et de l’extrême droite) était déjà une réalité après les élections législatives de 2022 : la gauche obtenant 32,64 % des voix à l’échelle nationale pour 142 sièges, le centre 38,68 % des voix pour 246 sièges et le RN 17,30 % des voix et 89 sièges[9].
Depuis plusieurs décennies, l’exercice démocratique en France peine à se réinventer alors que les politiques semblent avoir senti une aspiration au changement au sein de l’électorat. On se souvient tout de même des conventions citoyennes lancées par Emmanuel Macron, autour des enjeux climatiques puis sur le sujet de la fin de vie, dont les propositions ont été largement amendées par le gouvernement lors de la présentation du budget ou du projet de loi consacré. Les cahiers de doléances, placés dans les mairies à la suite du mouvement des gilets jaunes, n’ont pas eu plus d’échos puisqu’ils n’ont servi de base à aucun travail législatif et qu’ils restent très difficiles d’accès; à tel point que l’Assemblée nationale a voté une résolution en mars pour réclamer la numérisation des cahiers à des fins de diffusion.
La situation de blocage qui caractérise le champ politique en France doit autant à la dissolution mal inspirée décidée par le président qu’à l’incapacité des différent.e.s acteur.ice.s à faire évoluer leurs conceptions et leurs pratiques. Il serait en effet bien trop facile d’accuser le seul gouvernement, ou les député.e.s qui le soutiennent, en leur reprochant d’être incapable d’écouter les idées de l’opposition. L’entêtement du bloc présidentiel, qui aime à continuer de se considérer bloc majoritaire, a pour symétrie la relative médiocrité de l’opposition. Que l’on regarde du côté de la gauche, incapable de rester unie, ou de la droite, dont les seules idées consistent à désespérément tenter de doubler le parti lepéniste par la droite, le constat est le même.
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Les récents développements entraînés par ce qui ressemble à un départ volontaire du Premier ministre le prouvent : rien n’a changé en un an. Début septembre, la musique d’une nouvelle dissolution s’installe[10] tandis que des appels à la démission du président se font entendre, y compris à sa droite[11]. Les réflexes de l’exécutif restent pourtant inchangés, et puisque les mêmes causes produisent en général les mêmes effets, il semble que l’on soit revenu au blocage estival qui avait suivi les Jeux Olympiques. En feignant d’ignorer la question profondément politique que pose la nouvelle configuration de l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron et ses Premier ministre successifs ne peuvent que s’accrocher à des outils institutionnels mal compris et dont la légitimité est chaque jour remise en question. Tandis que le président pense que sa seule volonté peut le rendre intouchable[12], la méfiance des citoyens à l’égard du monde politique semble n’avoir jamais été aussi aiguë, en témoigne cet étrange sondage réalisé pour BFM TV qui affirmait qu’une grande partie des sondés désiraient un Premier ministre “apolitique” : pas seulement issu de la société civile mais aussi dénué de toute inclination ou conviction politique. La dissolution de l’Assemblée nationale n’est donc pas la cause de l’actuel chaos mais n’a rien été de plus que la révélation des fragilités du monde politique. La constitution d’une Assemblée divisée en trois blocs irréconciliables a alors accéléré la montée de certaines revendications populaires, rejetant l’hypothèse d’une crise purement institutionnelle tant les questions posées par les déséquilibres actuels sont politiques.
[1] Stéphane Robert signait à ce sujet une chronique intéressante du billet politique de France culture intitulé « François Bayrou : l’immobilisme pour horizon » (20 juin 2025).
[2] Le fait majoritaire étant illustré par le désormais célèbre article 49 de la Constitution.
[3] Le président comptant parmi ses prérogatives la nomination du Premier ministre (article 8) et disposant du pouvoir de dissoudre l’Assemblée nationale en cas de difficultés (article 12).
[4] Voir les articles écrits par Raphaëlle Bacqué, Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach pour la série du Monde « Macron, le président et son double ». L’entrée au gouvernement de Bruno Retailleau, qui a fait ses classes auprès du vendéen royaliste Philippe de Villiers est un autre signe marquant du virage à droite pris par l’exécutif.
[5] Lire l’enquête de Clément Lacombe et Camille Vigogne Le Coat pour Le Nouvel Obs : « Bernard Arnault l’influent, enquête sur l’homme le plus puissant de France » qui révélait que le milliardaire a poussé pour plusieurs noms (son ami Thierry Breton, Gérald Darmanin) et dont la femme a longuement insisté auprès de Brigitte Macron pour que Lucie Castet ne soit jamais envisagée comme une option.
[6] Corinne Laurent, « Municipales 2020 : à gauche, le socialisme a de beaux restes », La Croix, 29 juin 2020.
[7] À ce sujet, l’article de Dominique Chagnollaud « Les Présidents de la Ve et le mode d’élection des députés à l’Assemblée nationale » montre bien que la thématique est autant de droite que de gauche et que les présidents ont souvent changé d’avis au sujet du scrutin proportionnel.
[8] À ce sujet, lire Julien Jeanneney, Contre la proportionnelle, Tracts Gallimard.
[9] Les sondages réalisés fin août après l’annonce du recours à l’article 49.1 de la Constitution, censé entraîner la chute du gouvernement Bayrou, ne démentent pas cette tendance.
[10] L’ancien Premier ministre Édouard Philippe, en marge de la Rencontre des entrepreneurs (27/08/25), confiait à un journaliste de BFMTV craindre que la dissolution « finisse par devenir inéluctable ».
[11] « Jean François Copé (LR) : “Emmanuel Macron doit accepter d’anticiper sa démission” », recueilli par Claire Conruyt pour Le Figaro.
[12] Il déclarait ainsi, alors qu’un sondage estime que 67% des Français réclamaient son départ, que son mandat était toujours aussi légitime. Le président allait jusqu’à produire cette maxime absurde : « La démocratie consiste à ce que des gens votent pour un mandat donné ».