L’amour. Une notion pour une infinité de pratiques. Et depuis 30 ans, le nombre moyen de partenaires s’est multiplié par deux au cours d’une vie. Comment comprendre nos carrières amoureuses modernes – si polymorphes – et à l’aune de quelles mutations culturelles ?
La tripartition antique de l’amour, telle qu’on la retrouve chez Platon distinguant Eros, Philia et Agapê, suggère un premier polymorphisme dans les relations amoureuses. Elle reste pour autant très générique et, remaniée par le christianisme, évince rapidement le mode érotique, tandis que la philia s’amenuise peu à peu dans le carcan du mariage en faveur d’une alliance largement économique.
En effet, historiquement, les structures de l’amour sont largement dominées par l’enjeu marital, tel que nous le montrent, dans la littérature, bien de savoureux cas de dualité entre la liaison officielle et le désir intime – de Mademoiselle de Chartres à Anna Karénine. Mais l’incorporation du mariage demeure plus qu’opérationnelle chez l’individu, en vertu de puissantes normes de convenance morale et d’intérêts économiques. La famille se constitue en médiateur et contrôle les différentes étapes que performent les jeunes gens au moins jusqu’au mariage. Par exemple, la dot traditionnelle en Europe révèle de façon exemplaire l’implication des parents dans le mariage, en ce qu’il le cautionne et le pourvoie. À l’époque victorienne, les rendez-vous se déroulent chez la fille, et dans les bals, un gentleman doit être présenté par un tiers pour prendre contact avec une femme, et ne peut continuer son échange à l’extérieur sans l’être à nouveau.
La grande transformation de l’amour moderne se situe avant tout dans l’autonomisation du choix amoureux qui, se détachant peu à peu des contraintes institutionnelles, prétend désormais à une évaluation intime et psychologique du partenaire. Le choix intervient dans la recherche d’une compatibilité psychologique par laquelle s’opère une nouvelle appropriation du soi. On doit se connaître à nouveau frais, pour savoir avec qui s’aimer. Cette psychologisation de l’amour fait advenir ce qu’Eva Illouz appel un « régime d’authenticité émotionnel » par lequel le sujet réfléchit ses sentiments, et s’attribue la responsabilité d’un amour sensé (qui puisse le rendre libre et heureux), responsabilité qui se développe dans les dimensions de la psychologie et du développement personnel.
Cette importance de l’intériorité, renforcée par l’héritage romantique, promeut une trajectoire qui se vit à la première personne et déstabilise la légitimité du mariage conventionnel et prosaïque. Ainsi, le XIXe siècle connaît une hausse du concubinage dans les classes populaires, et des unions libres dans les sphères libertines. Dans les Confessions (1836) de Musset, la trajectoire amoureuse d’Octave – de son libertinage débridé à son romantisme mystique, évacue totalement la question du mariage. De 1816 à 1884, 164 lettres de pétition en faveur du rétablissement du divorce (admis sous la révolution) sont enregistrées par le ministère de la Justice, et au début du XXe, la loi assouplit peu à peu ses conditions. Le phénomène du sexe extramarital annonce alors une révolution qui rebat les cartes du sens commun de ce que peut être une relation amoureuse.
Dans son récit autobiographique Les Années, Annie Ernaux révèle au fil des pages l’évolution du rapport qu’entretient la société à la sexualité :
À la 52e page, nous sommes encore en 1937 :
« Le sexe était le grand soupçon de la société (…) qui départageait les filles en comme il faut et mauvais genre ».
Puis page 143, on peut lire, à propos des années 70 :
« À faire l’amour avec le même homme, les femmes avaient l’impression de redevenir vierge (…) Elles comparent leur vie à celle des célibataires et des divorcées, regardaient avec mélancolie une jeune routarde assise par terre. »
Au cours de ce que la sociologie appelle communément la « révolution sexuelle des années 60 – 70 », le sexe, point aveugle ou élément subsidiaire du couple, parvient à une nouvelle place dans la société, sous l’influence de la contre-culture hippie.
Du Golden Gate Park à l’université de Tours où l’on réclame une visite par semaine aux côtés des étudiantes, c’est bien un nouveau rapport au corps qui veut subvertir ce monde corseté par la ségrégation des genres et l’ordre bourgeois du mariage. Ainsi, le sexe, décriminalisé, s’immisce dans des relations extramaritales et génère de nouvelles formes amoureuses.
Danielle, 18 ans à l’époque de mai 68 : « Le désir sexuel était autorisé même en dehors de sentiments amoureux. »
Pierre, 22 ans : « Il y avait des femmes qui demandaient à des garçons, qui me demandaient de faire l’amour, ce qui n’existait pas du tout. »
Cette révolution ouvre la voie à une sexualité récréative, détachée des enjeux reproductifs, fondée sur un plaisir qui se pense selon des préférences et des pratiques sexuelles plus fluides. Cette sexualité répond au désir de varier les expériences et les partenaires, y compris en termes d’orientation sexuelle. Le concept de relation pure chez Giddens, tend à montrer comment se prolonge cette souplesse dans les relations en général : ne dépendant plus du cadre exclusif et durable, la relation pure « ne se perpétue que dans la mesure où les deux partenaires jugent qu’elle donne suffisamment de satisfaction à chacun pour que le désir de la poursuivre soit mutuel ». Cette définition et ce lexique du consentement donnent à voir la souplesse engagée dans les relations qui embrassent leur contingence, mais aussi comment s’instaure une société du désir dont la sexualité se fait la métaphore généralisée.
Comme le montre de façon précurseur l’étude de John d’Emilio et Estelle Freedman, le capitalisme américain, dès les années 20, en vue de sa progression, substitue à l’éthique du travail ascétique, une éthique de consommation, qui « favorisait également une acceptation du plaisir, du fait de se faire plaisir, de la satisfaction personnelle, une perspective qui se transposait facilement dans l’univers de la sexualité. »
Ainsi, en devenant la cible de l’industrie, les corps s’ouvrent dans l’espace social à la séduction et au désir, et s’incorporent du même coup à une culture de la consommation qui les hiérarchisent. Dans cet ordre de valeur, le nouveau critère du sex-appeal vient définir et évaluer précisément chez l’individu sa capacité, non pas seulement à présenter des qualités esthétiques (comme la beauté), mais à susciter le désir chez l’autre par un ensemble de codes corporels, linguistiques et vestimentaires.
Dans la comédie américaine The sex list, l’intello à lunettes Brandy, cherche à rattraper son retard et actualiser sa valeur sexuelle, en accomplissant une série d’étapes, du French kiss à la pénétration, dont la dimension ritualisée, ici fortement marquée par liste, figure l’importance des normes genrées qui se greffent à l’expérience amoureuse et érotique.
On observe alors que loin d’être intrinsèque, l’acquisition d’une valeur sexuelle s’accompagne d’un acte de consommation, d’une mise en scène de soi convoquant accessoires, services et autres objets de consommation : lingerie, épilation et magazines qui vous conseilleront d’autres produits encore. Si l’analyse genrée d’Illouz révèle bien l’inégale injonction à la beauté et au sex-appeal, la culture consumériste cible les corps des hommes à partir des années 50, dont le symbole exemplaire ne peut être autre que Playboy magazine, lancé en 1953 .
Cette révolution culturelle attribue désormais à la sexualité une valeur en soi – celle du plaisir, encensé et pensé comme un symptôme de liberté, voire comme une véritable faculté. Sous l’impulsion de la psychologie et de la psychanalyse, le sexe se constitue en paramètre fondamental du bien-être et de la construction subjective. Dans le sillage individualiste, il est donc aussi l’occasion d’une certaine affirmation de soi, de son corps, libre et fonctionnel, capable de susciter le plaisir, chez soi et chez l’autre. Par ailleurs, sa légitimation politique prend ses sources dans le féminisme des années 60, en devenant la marque de l’égalité des genres et de l’autonomie féminine. Alors, cette libération sexuelle, vectrice de l’individualisme de la seconde modernité, se fait également la condition nécessaire à l’explosion de la famille nucléaire qui séquestrait jusqu’alors la femme à la sphère privée.
Cette nouvelle place faite à la sexualité inaugure une pluralisation des rapports amoureux que l’individu explore au cours de sa vie selon différents modes, simultanés (dans des relations non-exclusives type polyamour, situationships) ou cumulatifs (après la rupture, le divorce, la pause).
Sur un marché plus ouvert, et hautement compétitif, la sélection du partenaire reconduit une stratification des personnes, où le capital physique et sexuel domine, mais où s’imbriquent également désirabilité et statut socio-économique. Sur ce marché amoureux, un accès privilégié à l’offre, devient un signe distinctif et pourvoit l’individu d’un statut (qui pourrait être celui du riche propriétaire), attestant de sa désirabilité. Il peut alors se forger une carrière sexuelle et amoureuse par laquelle il valorise en récit aussi bien une connaissance et une maîtrise de l’amour, que sa grande expérience sexuelle. Notons bien néanmoins que ce culte de l’expérience attribue des statuts de façon variable, et obéit à des normes de genres qui demeurent sexistes, voire pédophiles (slut shaming, fantasme de la candeur, de la virginité). Il est alors important de souligner, comment dans nos sociétés contemporaines, les expériences amoureuses ne se valent toujours pas. Comme le révèle l’INSERM, en 2023, un peu plus de la moitié des français considèrent que l’homosexualité est une sexualité comme les autres. C’est un peu moins de la moitié s’agissant de la transidentité.
En restant dans cette nuance, il est difficile de poser un diagnostic sur l’amour d’aujourd’hui. Libéré du carcan marital, il réinvente des normes et des contraintes placées sous le signe du néo-libéralisme, situant l’individu auto-construit et ultra-responsable sur un marché amoureux et sexuel dont sa valeur dépend.
Si on ne peut penser d’amour sans normes, ni contrôler les intimes désirs de chacun – il est toutefois important de voir comment ceux-ci nous appartiennent si peu tant ils sont collectifs (car normatifs), éphémères et parfois morbides (car nous invitent à être autre).
La diversification des formes amoureuses traduit une ouverture philosophique, une tendance de recherche épistémique et éthique : il s’agit de connaître diverses formes d’amour pour comprendre quelles conditions nous mettent mal à l’aise, nous place dans un cycle marchand ou non. Cette polymorphie amoureuse tâtonne encore pour comprendre l’abolition sans précédent du mariage conventionnel au siècle précédent, et la mise à mal d’un romantisme qui persiste. Les contradictions sont nombreuses tant à l’échelle d’une vie moderne, tant à l’horizon social. L’amour d’aujourd’hui se situe dans une phase de métabolisme qu’il faut analyser avec minutie, si l’on a en tête une idée politique et éthique de l’amour, car les directions possibles sont plurielles.