La question de la démographie et des frontières dans le conflit israélo-palestinien.
En 2019, Elie Beressi posait déjà le diagnostic dans son article : l’avenir du conflit israélo-palestinien dépend autant de la géographie que de la démographie. Depuis, cette question territoriale s’est encore durcie. Le 7 octobre 2023, le Hamas a perpétré un massacre qui a fait au moins 1 219 morts et 251 otages, en grande majorité des civils israéliens¹. Cet évènement a fait basculer le conflit dans une guerre ouverte, qui s’est traduite par la destruction massive de Gaza et par la poursuite de l’expansion des colonies en Cisjordanie. Derrière les opérations militaires se joue aussi une autre bataille, plus silencieuse : celle des populations. Mais à quel point cette obsession démographique et territoriale enferme-t-elle le conflit dans ses propres contradictions ?
Le piège des frontières : qui est majoritaire ?
« L’État d’Israël occupe depuis un demi-siècle des territoires densément peuplés d’Arabes […] l’équilibre démographique entre les communautés ne sera pas le même selon l’étendue future du territoire israélien […] Les Arabes constituent […] une minorité importante (44 %) de la population des territoires appartenant à Israël ou sous son contrôle. »
L’affirmation selon laquelle les Arabes constituent « une minorité importante » gagne à être mise en perspective avec les données actuelles de 2025 : l’État d’Israël compte environ 9,8 millions d’habitants, dont 7,7 millions de Juifs et 2,1 millions d’Arabes israéliens². Les territoires palestiniens rassemblent quant à eux près de 5,49 millions de Palestiniens, répartis entre la Cisjordanie à l’est et la bande de Gaza à l’ouest³. Mais à l’échelle de la Palestine historique, contenue dans l’expression « de la mer Méditerranée au Jourdain », se dessine une quasi égalité démographique, avec environ 7,3 millions de Palestiniens face à une population juive d’ampleur comparable⁴.
Cela montre une chose : territoire et population sont indissociables. Pour Benedict Anderson, dans son ouvrage L’imaginaire national, la nation est une « communauté politique imaginée, et imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine »⁵. La « minorité » ou la « majorité » ne sont permises que dans le cadre territorial, politique et religieux qui est choisi, et ne sont donc pas des données naturelles. Insister sur les frontières, qu’il s’agisse d’Israël, de la Palestine historique ou d’un autre découpage, cela signifie modeler la communauté imaginée elle-même, et les perceptions liées à la question de qui fait partie de la nation et dans quelle mesure.
Cependant, il est plus juste d’utiliser le terme « minorité », non dans son acception numérique mais qualitative. L’américano-palestinien Edward Saïd dans La question de Palestine, paru en 1979, explique que : « Les termes du débat sont appauvris, car les Palestiniens n’ont été connus que comme réfugiés, extrémistes ou terroristes. […] Le sionisme a puisé dans cette vision des Palestiniens, nous a déshumanisés, nous réduisant au statut à peine toléré d’une nuisance. »⁶ Cette situation atteste que la condition minoritaire palestinienne est à la fois construite et subie. Elle s’inscrit dans des expériences concrètes : une condition d’apartheid⁷, combinée à des réalités sociales, économiques et culturelles qui façonnent le paysage et les rapports de pouvoir. Dans cette configuration, les Palestinien·ne·s constituent une minorité au sein d’un territoire configuré et contrôlé par l’État israélien.
Coloniser pour redéfinir le territoire
« Les politiques israéliennes d’aménagement des territoires cherchent à transformer des conquêtes militaires potentiellement réversibles en une nouvelle réalité géopolitique définitive. Il s’agit de judaïser le pays sur le plan démographique. »
Comme l’explique Elie Beressi, l’objectif est clair : Israël veut fixer une démographie juive qui verrouille le contrôle territorial et complique toute négociation future. Cette stratégie n’a cessé de s’accroître depuis la parution de l’article et surtout après le 7 octobre. En 2025, près de 737 000 colons israéliens vivent dans les territoires occupés de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est⁸, tous répartis dans 147 colonies reconnues par les autorités israéliennes⁹. La même année, une « décision historique » se concrétise selon le ministre des Finances israéliennes Bezalel Smotrich. Celui-ci annonce 22 nouvelles colonies établies en Cisjordanie, elles seraient « un mur protecteur pour l’Etat d’Israël »¹⁰. Sur la scène internationale, des politiques comme le membre du Parlement britannique Hamish Falconer se sont exprimés sur le réseau social X pour dénoncer cette déclaration : « Les colonies sont illégales au regard du droit international, compromettent davantage la solution à deux États et ne protègent pas Israël. »¹¹
C’est l’une des plus grandes expansions depuis les accords d’Oslo de 1993¹², qui se voulait justement stabiliser la situation territoriale, et qui estimait à 110 000 le nombre de colons israéliens en Cisjordanie (hors Jérusalem-Est)¹³. Cette croissance spectaculaire illustre un déséquilibre entre les engagements d’Israël de limiter les colonies et de penser un État binational, et ce qui se passe réellement sur le terrain. Sans compter qu’Israël semble user ces accords comme couverture diplomatique, ce qui lui permet de gagner du temps et du terrain jusqu’à ce que le processus devienne progressivement irréversible.
La stratégie israélienne ne se limite pas à cela, mais elle passe aussi par la destruction des habitations palestiniennes et le déplacement forcé des populations pour contrôler ces zones. Comme le raconte la Gazaouie Sabrin a-Dame’ pour l’organisation israélienne des droits humains B’Tselem : « Une semaine après la mort tragique de ma fille et de sa famille, nous avons dû déménager dans la ville d’a-Zawayda, au centre de la bande de Gaza. Nous avons loué un terrain de 50 m² […] et nous n’y sommes restés qu’un mois. […] Tous les visages autour de moi m’étaient inconnus. C’était la première fois que je vivais dans une tente. »¹⁴
Ce témoignage individuel s’inscrit dans un phénomène plus large : selon le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), plus de 400 000 déplacements du nord vers le sud de Gaza ont été enregistrés. Cela s’inscrit dans un contexte où des centaines de milliers de Palestiniens sont contraints de se réfugier dans des zones surpeuplées sans accès suffisant à l’eau, à la nourriture, aux soins médicaux ou aux infrastructures vitales. Cette dynamique s’accompagne également d’un effondrement des structures humanitaires : 77 % de la population est confrontée à une insécurité alimentaire aiguë et environ 1,5 million de personnes sont privées de solution d’hébergement d’urgence¹⁵.
Par ailleurs, la restriction de l’aide humanitaire aggrave cette situation : 400 tonnes d’aide destinées à 42 000 enfants palestiniens sont restées bloquées pendant plusieurs semaines aux portes de Gaza, tandis que le nombre de camions autorisés à entrer quotidiennement est passé d’environ 600 à 300, bien en deçà des besoins¹⁶. Cette limitation de l’accès aux ressources essentielles participe directement à la précarisation des populations déplacées. Derrière ces chiffres et ces stratégies géopolitiques se lit une tactique de contrôle de l’État Hébreu, pour pousser ces populations à se déplacer et affaiblir leurs capacités de résistances. Cela amène également l’établissement d’un rapport de force dans les négociations menées avec les autorités palestiniennes, qui sont contraintes à un état de dépendance envers Israël.
Israël face à son paradoxe démocratique
« La conservation par Israël de ses conquêtes devra l’amener à altérer son fonctionnement démocratique pour garantir une prépondérance juive. Mais cela poserait de nombreux problèmes en matière de respect des libertés publiques et individuelles, et placerait le pays en délicatesse avec le reste de la communauté internationale. […] Le gouvernement israélien […] a depuis longtemps choisi la gestion du statu quo au détriment de la résolution du conflit. »
Dans la revue juive Daï !, le professeur d’université israélien Denis Charbit observe : « la norme que je prends comme référence, c’est la norme démocratique, puisqu’Israël s’y reconnaît. Or, une démocratie s’incarne dans un pays qui a des frontières et une constitution. […] nous n’avons ni les unes ni l’autre. »¹⁷ Le paradoxe structurel de l’État israélien est de se déclarer démocratie tout en maintenant un contrôle sur des territoires sans frontières clairement définies et sans constitution formelle.
Cette tension est aujourd’hui exacerbée par la guerre entre Israël et le Hamas après les attaques du 7 octobre. La bande de Gaza subit une destruction massive, avec un risque de « génocide » selon sept rapporteurs spéciaux des Nations Unies¹⁸. Toujours selon l’ONU, les actions israéliennes en Cisjordanie et à Gaza visent à imposer « un changement démographique permanent », comme l’affirme en 2026 le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk. Au 26 février, ces opérations ont entraîné le déplacement de 32 000 Palestiniens en Cisjordanie et fait plus de 1 600 blessés à Gaza depuis le début du cessez-le-feu du 10 octobre 2025. Ces chiffres, appelés à évoluer, suscitent des inquiétudes quant à un possible nettoyage ethnique¹⁹.
Cette situation rompt le statu quo évoqué par l’article, qui correspond à une relative stabilité territoriale dans les territoires palestiniens occupés depuis des décennies, et met en évidence une violence directe dans le conflit. Tant que les territoires occupés restent sous contrôle israélien sans pleine intégration politique des Palestinien·ne·s, cet État se retrouve confronté à une aporie : la préservation de son identité nationale juive semble incompatible avec le respect complet des droits civiques et politiques de toutes les populations vivant sur son territoire. À l’inverse, toute redéfinition territoriale nécessiterait de repenser radicalement les frontières, la souveraineté et l’organisation institutionnelle, ce qui demeure l’enjeu le plus épineux du conflit. Mais tant que la démographie restera un instrument de pouvoir, habiter la terre continuera de diviser les peuples, et aucune paix durable ne sera possible, ni en Israël-Palestine, ni au Moyen-Orient.
Aujourd’hui, la situation en Iran exacerbe l’instabilité régionale : depuis février 2026, des frappes israélo-américaines ont provoqué une riposte iranienne par missiles et drones, touchant Israël et des sites militaires américains ; tandis que le détroit d’Ormuz, clé du transport pétrolier mondial, est menacé. Les conflits régionaux sont interconnectés : les décisions internes d’Israël sur le contrôle des territoires annexés ont des répercussions régionales majeures.
À cette instrumentalisation des territoires et des populations s’ajoute une évolution préoccupante du cadre juridique israélien. Le 30 mars 2026, la réactivation de la peine de mort pour certains actes jugés terroristes commis par les Palestinien·ne·s marque un tournant symbolique. Longtemps marginalisée dans l’arsenal pénal israélien, cette mesure conduit finalement à s’interroger : jusqu’où un État peut-il restreindre les principes démocratiques qu’il revendique au nom de la sécurité ? Plus largement, le conflit soulève une autre question : une démocratie peut-elle fonctionner de manière différenciée selon les populations qu’elle administre, au risque d’apparaître démocratique pour les Israélien·ne·s mais coloniale pour les Palestinien·ne·s ?
Notes
¹ Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, « Israël – Commémoration des attaques terroristes du 7 octobre », France Diplomatie, 7 octobre 2025.
² Bureau central des statistiques d’Israël (CBS), Population of Israel 2024 (données publiées avant la fin de l’année 2024).
³ Palestinian Central Bureau of Statistics (PCBS), Palestinians at the End of 2024 (Demographic Report), Ramallah‑Palestine, 2025.
⁴ Palestinian Central Bureau of Statistics (PCBS), Dr. Ola Awad reviews the conditions of the Palestinian people via statistical figures and findings, on the 77ᵗʰ Annual Commemoration of the Palestinian Nakba, PCBS press release, 12 May 2025.
⁵ Benedict Anderson, Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, revised edition, London & New York, 2006, p. 5-6.
⁶ Edward W. Saïd, The Question of Palestine, New York, Vintage Books (édition originale 1979, réédition 1992), Introduction, p. 14.
⁷ Terme issu de l’afrikaans signifiant « séparation », désignant le régime de ségrégation raciale institutionnalisée mis en place en Afrique du Sud entre 1948 et 1991. Par extension, il est aujourd’hui utilisé par certains chercheurs et organisations pour qualifier des situations de séparation juridique et territoriale durable entre populations, notamment dans le contexte israélo-palestinien.
⁸ Union européenne, Report on Israeli Settlements in the Occupied West Bank, including East Jerusalem (Reporting period January – December 2024), Service européen pour l’action extérieure (EEAS), 14 août 2025.
⁹ AFP, « Key figures about Israeli-occupied West Bank », Dawn, 21 août 2025.
¹⁰ France Palestine Solidarité, « Israël autorise la création de 22 colonies en Cisjordanie occupée », 29 mai 2025.
¹¹ Hamish Falconer, « The Israeli government’s approval of 22 new settlements in the occupied West Bank is a deliberate obstacle to Palestinian statehood », publié sur X, 29 mai 2025.
¹² Callum Sutherland, What to Know About Israel’s Major Expansion of Settlements in Occupied West Bank, Time, 29 mai 2025.
¹³ Peace Now, « 30 Years After Oslo: The Data That Shows How the Settlements Proliferated Following the Oslo Accords ».
¹⁴ Témoignage traduit et adapté d’après « Sabrin A‑D’AMAH and her family in their residential tent in western Gaza City », recueilli par B’Tselem, 30 janvier 2026.
¹⁵ Sénat, Question écrite n°07868 de M. Ian Brossat relative au blocage de l’aide humanitaire envoyée par la France dans la bande de Gaza, publiée le 26 février 2026, réponse du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères publiée le 16 avril 2026.
¹⁶ Ibid.
¹⁷ Denis Charbit, « Israël, impossible État normal », Daï ! nouvelle revue juive, 25 novembre 2024.
¹⁸ UNRIC, « Gaza/Israël : « Risque grave de génocide » (rapporteurs de l’ONU) », 2 novembre 2023.
¹⁹ « Israël accusé par l’ONU de vouloir imposer un changement démographique permanent à Gaza et en Cisjordanie », Le Monde (avec AFP), 26 février 2026.
Émilie CHUDZIK