La culture, ce second souffle

Cet article est le fruit d’une enquête de terrain d’un mois, réalisée auprès de l’association Cultures-du-Coeur en Val-de-Marne et de ses partenaires, sociaux ou culturels. Il est porté par des voix variées, qui ont toutes connu une situation d’exclusion culturelle, partielle ou absolue. Ces fragments convergent : ils décrivent un même rebond, une renaissance, par la culture.

La culture, cette broussaille. Qui la contemple depuis la lisière n’en voit que les troncs immémoriaux. Hauts, si hauts qu’il n’ose approcher. Mais qu’on l’entraîne par la main, les sous-bois lui apparaîtraient enfin. Une végétation luxuriante, où fougères et séquoias cohabitent sans peine. Peut-être s’en retournerait-t-il ensuite. Les freins financiers, logistiques, le sentiment d’illégitimité ou l’isolement social ne disparaissent pas de sitôt. Mais du moins connaîtrait-il le chemin. Et pourvu qu’une rencontre s’opère, qu’une œuvre imprime l’imaginaire, que les tourments journaliers s’effacent un bref instant ; la métamorphose peut opérer. 

En France, ce sont des millions de citoyens qui, en dépit du principe constitutionnel « d’égal accès de tous au service public de la culture, de garantie de sa continuité et de son adaptabilité », en demeurent exclus. Face à cette faille, Cultures du Cœur en Val-de-Marne a relevé, dès 2003, le pari : impulser, à son échelle, l’élan. En reliant ses partenaires sociaux et culturels ou sportifs, elle a atteint 4950 val-de-marnais, sur la seule année 2024. Une sortie, un atelier, un parcours étalé sur quelques demi-journées… 5000 mains tendues, comme autant d’occasions de bascule.  Reste à relayer leurs récits, ce qu’ils portent de trajectoires infléchies et de possibles métamorphoses.

Culture en partage : s’évader d’un quotidien isolé

« C’est simple : je ne faisais plus rien de mes journées », confie une bénéficiaire du centre social Germaine Tillion (Kremlin-Bicêtre, 94). De nombreux interrogés, au fil des actions, y font écho. Jeunes en décrochage scolaire, mères au foyer, personnes en situation de handicap, retraités : beaucoup décrivent un mode de vie sédentaire, où les déplacements hors du quartier sont rares, et la routine, rythmée par les tâches ménagères, pesante. En l’absence momentanée d’activité professionnelle, et des cadres de sociabilité qu’elle implique, il devient parfois difficile de rompre l’isolement. 

Les relais sociaux de Cultures du Cœur 94 invitent à franchir le pas, et intégrer des temps de loisir dans la semaine. Le Groupe d’Entraide Mutuel (GEM) La Petite Maison (Créteil, 94), est ainsi devenu, pour ses quelques soixante-dix adhérents, en situation de handicap psychique, un véritable repère. Une bulle d’air frais, où venir partager, autour de la cuisine antillaise, d’un tricot ou de petits chevaux, quelques moments de simplicité dans la semaine. Surtout, comme le souligne sa directrice, Béatrice Barbier, le GEM se veut un espace de loisir, éloigné de la logique de soin et du statut de « patient » qui régit la vie des adhérents.

De même, au centre social Germaine Tillion, Evelyne Coureau, bénévole, assure une permanence. Elle accueille, tous les vendredis matin, des adhérents réguliers. Ils consultent avec elle les sorties individuelles sur la billetterie nationale de Cultures du Cœur, évoquent en parallèle leurs ateliers de dessin ou d’anglais. L’une rejoue avec ravissement Le Roi Lion, comédie musicale vue au théâtre du Mogador, dont elle est ressortie avec un ineffable sentiment de grandeur. Face à l’enthousiasme croissant des adhérents, Evelyne s’est vue contrainte d’imposer la « règle des 3 » – 3 sorties chacun par semaine. Mais cette effervescence n’a pas toujours été de mise. Aux premiers temps de leur retraite, les bénéficiaires se rappellent le mou, l’envie de rien. Evelyne, entre deux témoignages : « On évite beaucoup de déprimes. » 

 « En quoi la culture peut-elle changer des vies ? » Un livre d’or, lors de l’assemblée générale de Cultures du Cœur 94, le 2 juin, invite aux témoignages. A chaque travailleur social, sa réponse. Elle tient dans le sourire retrouvée d’une enfant ukrainienne devant Le Songe d’une nuit d’été, le serrement de main ému d’une femme paralysée, qui a dansé pour la première fois depuis vingt ans ; dans un merci, un rire partagé, un éclat retrouvé au fond des yeux. Dans cette capacité infaillible de l’art à faire ressentir, joie, doute, peine… et espoir. Et ce, jusqu’aux Restos du Cœur de Villeneuve-le-Roi, où se succèdent des familles de réfugiés aux mines graves. Pour beaucoup logées à l’hôtel social, sans cesse déménagées d’une structure à l’autre, elles décrivent l’incertitude et la peur des lendemains. C’est peut-être, plus que jamais, dans leur quotidien instable, que l’accès à la culture devient nécessaire. Des mères évoquent quelques moments de légèreté, une après-midi partagée en famille à la piscine de Vitry, qui donnent la force de continuer. Marie-Odile Hellec, qui tient une permanence Cultures du Cœur dans la structure, le martèle : « On n’est pas qu’un ventre. » La nourriture sustente ; mais la culture fait vivre.

Enfin, parce qu’elle naît du partage et s’en nourrit, toute pratique culturelle favorise les rencontres. Elle crée des ponts entre des individus unis par leur style de vie, par des problématiques communes – parentalité, finances, emploi – et proches géographiquement. Les échéances régulières, comme les ateliers hebdomadaires, ont plus de chances d’aboutir à la naissance de liens durables. Mais quand bien même, comme le tempère une travailleuse sociale,  une journée peut suffire à alléger le fardeau de la solitude. Particulièrement, la spontanéité des enfants tend à rejaillir sur les parents accompagnateurs – qui sont, majoritairement, des mères.

Cultures du Cœur 94 a ainsi créé, en 2020, un parcours d’accompagnement à la parentalité, Num&Art, qui entend réduire la fracture numérique constatée lors du confinement. Sur trois demi-journées, des expositions, de la Cité des Sciences à la Philharmonie, des ateliers numériques, théâtre ou art plastique, s’enchaînent. Des mères s’échangent les numéros à l’issue d’un atelier : « On vit des choses très fortes en trois jours, ça rapproche. » Une des mères évoque d’ailleurs sa passion, longtemps inassouvie, pour le jeu. « Même mes profs me disaient que j’étais faite pour ça. » Il aura suffi d’un atelier théâtre, lors du parcours, pour amorcer le déclic. Elle, qui n’avait jamais osé la scène, y monte enfin.

« Planter les graines » pour se réinventer

« Sans Béatrice, je serais jamais allé voir ça. J’y aurais même pas pensé. » Les sorties mensuelles du GEM suivent un mot d’ordre : surprendre. Béatrice Barbier entend emmener sa quinzaine d’habitués, toujours enthousiastes, là où les barrières financières ou symboliques pouvaient les en empêcher : à la Philharmonie, la salle Cortot, et jusqu’aux séances publiques de l’Assemblée nationale. Les adhérents évoquent encore la grande sortie de juin dernier : une croisière – pour certains, la première – des écluses de la Villette à la Concorde.   A chaque structure sa façon d’assurer les droits culturels. Au théâtre-cinéma de Choisy-le-Roi, le thème est donné : « faire découvrir le théâtre à ceux qui n’auraient pas passé la porte sinon. » Assez littéralement, puisque ce sont les acteurs qui se déplacent dans des appartements des quartiers politiques de la ville (QPV). Ce concept innovant de « théâtre en appartement », repose presque entièrement sur la participation des publics, tant dans l’écriture que la restitution des pièces. Son succès tient aussi à la gratuité du procédé. Parmi les enjeux d’accessibilité de la culture, la question financière reste primordiale. Nombre de bénéficiaires de Cultures-du-Cœur 94 témoignent de ce qu’ils ne pourraient sortir, notamment au théâtre, si les places étaient payantes. En 2024, le dispositif a généré 98 900 euros de contributions volontaires – le montant qu’auraient représenté l’ensemble des places réservées gratuitement. 

En bousculant les habitudes de vie de chacun, les sorties culturelles permettent aussi une prise d’indépendance cruciale. La mobilité, et notamment la peur des transports en commun, était un frein majeur chez plusieurs interrogés. Les sorties de groupes leur ont permis de prendre leurs marques, et d’oser sortir de leur ville. Bien souvent, les échanges entre adhérents contribuent à casser les freins, notamment en rassurant sur le déroulé du trajet. Or l’accès à la capitale offre une myriade d’opportunités, notamment d’embauche.    

En outre, les travailleurs sociaux témoignent de la nécessité de responsabiliser les publics, lors de leur adhésion. Toute réservation de place implique un engagement à s’y rendre, une certaine ponctualité, un code vestimentaire donné. L’intégration passe aussi par l’intériorisation ou la réappropriation de ces normes, qu’un isolement de longue durée a pu effacer. En parallèle, nombre des ateliers travaillent à l’acquisition de compétences : numériques, sportives, organisationnelles… De petits pas qui, mis bout à bout, finissent par tracer un long chemin. 

C’est parfois l’un de ces coups du sort qui préside à la naissance d’une passion artistique. Si les parcours retracés prouvent bien quelque chose, c’est qu’il n’y a pas d’âge pour trouver sa vocation. « Eh oui, on en vit ! » s’exclame, amusée, une des membres de la DDD Compagnie, qui mêle danses et arts plastiques, face à l’étonnement d’un des adhérents. « Je ne pensais pas qu’on puisse faire un si beau métier ». C’est bien l’un des objectifs du projet O2R, mené par l’association Faire, tourné vers la réinsertion professionnelle.  Même émerveillement pour les élèves maternelles de Vitry-sur-Seine. Un parcours d’éveil culturel au long cours, Graines de cultures, leur a permis d’explorer le thème du voyage. A travers lui, il s’agissait surtout de s’essayer à la peinture, au cinéma d’animation, au beatbox. Et, dès ces premiers tâtonnements, d’éveiller l’envie de créer. Planter les graines, qu’importe quand, pourvu qu’elles éclosent. 

Que peut la culture, lorsque qu’on y accède enfin – ou plutôt, que ne peut-elle pas ? Le promeneur, d’abord si solitaire, qui a pénétré à tâtons dans les bois, s’est révélé peu à peu à lui-même. Au fil des rencontres, d’arbre en arbre et de jour en jour, il découvre en lui une fibre qu’il soupçonnait à peine, celle-là même par laquelle il trouve le sens. Quelque part le long du voyage, ce qui n’était que broussaille est devenu sentier. 

Lélia Stiévano