Quelque part en Afghanistan ou ailleurs

Edito du numéro 42 « Décrocher la Lune »

Le passage du vingtième au vingt-et-unième siècle s’est fait en deux images. Celle du mur de Berlin abattu. Celle de deux tours jumelles qui s’effondrent. La cabale de la fin de l’histoire aura duré dix ans. Au crépuscule d’un premier quart de siècle, de nouvelles images hantent notre conscience historique comme autant de répliques sans fin.

 

Kaboul, Afghanistan, 31 août 2021. D’un avion militaire américain surchargé en fuite tombent des corps. L’image de la fin d’un premier quart de siècle, de la fin d’une hégémonie, du début d’un nouvel ordre mondial. 

 

Depuis cette fuite, les Talibans ont repris le pouvoir. Malgré leurs promesses, les droits des femmes lentement acquis lors de l’occupation américaine sont abolis. Les femmes ne peuvent plus participer à la vie politique. De fait, leur seule présence dans l’espace public se fait désormais à visage couvert. La majorité des emplois leur est désormais inaccessible et les longs déplacements n’auront plus lieu qu’avec la présence d’un homme. 

 

Depuis le 24 décembre 2022, les femmes afghanes ne peuvent plus travailler pour des ONG. Depuis le 4 avril 2023, elles ne sont plus autorisées à travailler pour l’ONU. Le symbole fort d’un retour en arrière de vingt années. Et si le nouveau quart de siècle qui s’ouvrait était celui d’un grand bond en arrière ? D’une dissolution du droit international ? D’une remise en cause profonde du démocratisme, principe social de tolérance et principe politique de pacification ? D’une incurie et d’un cynisme vis-à-vis des Droits de l’Homme et des institutions qui s’en portent garants ?

 

Le conservatisme est une attitude qui consiste à remettre au goût du jour des fictions d’un passé fantasmé. Penser que l’on faisait mieux avant sans songer que cet avant n’existe pas. Après les fièvres progressistes, de nouvelles clameurs conservatrices se répandent un peu partout, comme en réaction. 

 

L’Afghanistan n’est que le symptôme le plus voyant de cette profonde récession qui germe de part et d’autre du globe. Ceux qui y étaient venus défendre la démocratie, l’égalité, la liberté, s’en sont rendus paradoxalement les plus zélés pourfendeurs. Vingt années durant lesquelles ces valeurs ont pu exprimer leur propre antinomie, au bénéfice d’un flottement sur lequel s’élaborent de nouvelles idéologies, de nouvelles diplomaties, de nouveaux raffinements de la souffrance humaine.  

 

Berlin, Kaboul, New York. Aux images impérieuses sans sommation succèdent parfois le truchement sensible de la littérature. Au hasard d’une librairie, je me suis plongé dans Syngué sabour. Pierre de patience d’Atiq Rahimi, prix Goncourt 2008. Un livre dense au sujet des corps des femmes dans un Kaboul saigné de factions talibanes. Les premières lignes du livre sont : “Quelque part en Afghanistan ou ailleurs”. Non pas que les mêmes événements ont lieu ailleurs, mais que les événements qui ont lieu ailleurs ont tous l’empreinte symbolique de l’Afghanistan.

 

Au sein d’une telle éclipse s’augurent pourtant de nouvelles Lunes. Il s’agit de les trouver.

Alexandre Jadin