Il y a un nœud qui me hante, celui de la cohérence. Je voudrais avancer tout droit, mais tout déborde. On me pousse à consommer sans mesure, tout en me sommant d’assumer seule la responsabilité de mes contradictions. Suis-je légitime de tenir des discours grandiloquents lorsque je ne parviens pas à incarner mes idéaux? Je tente d’être à la hauteur mais mon humanité me rattrape. Mon manque d’exemplarité est-il immoralité? Cela finit par me décourager. J’en viens même à me demander: peut-on encore s’engager quand la moindre erreur semble suffire à nous disqualifier?
Une injonction transparaît celle du Zéro défaut. Pour s’engager il faudrait être parfait. Une cohérence absolue serait attendue dans les milieux militants; une précaution indispensable pour ne pas offrir aux adversaires de l’activisme des raisons de discréditer les causes. Mais comment être irréprochable?
Vous me direz que la cohérence reste nécessaire pour plusieurs raisons. Dans le cas de la cause écologique, chaque solution demande une retenue dans les modes de consommation. Ainsi, l’adoption de grands discours exige que les actes suivent. Si l’humanité entière transformait ses modes de consommation, l’action individuelle induirait un véritable changement à l’échelle globale. Mais lorsque la consommation d’une poignée d’individus au pouvoir excède celle des deux tiers de la planète, le poids de la responsabilité ne peut uniquement reposer sur les épaules des particuliers. Face à une cause aussi complexe, exiger du faible pourcentage qui entend et soutient la cause, l’irréprochabilité d’une vie quasi-ascétique ne ferait que réduire les rangs militants.
C’est ici que naît la pureté militante. Elle réclame des attitudes sans failles, l’injonction du zéro défaut devient une norme interne qui dépasse l’exigence morale pour se muer en pression politique: une véritable nuisance au sein groupes militants.
Une machine se met en place, celle de la tyrannie de la perfection. C’est là que réside le problème, la pureté devient critère de légitimité. La question n’est plus d’ordre moral tant elle se transforme en posture. On n’agit plus pour la cause, mais pour être digne; la cohérence se performe à l’image d’un capital symbolique dans un rapport parfois narcissique à l’engagement.
Chacun scrute l’autre pour vérifier qu’il correspond au standard. Gare à celui qui ne boycotte pas! Peu à peu, se fabrique un climat de silence et d’auto-censure dans un milieu qui ne pardonne pas. Les contradictions de chacun se transforment en fautes, et les fautes en des preuves.
Le comble est de demander la pureté à ceux-là même qui portent réellement la cause. Ainsi on surveille les engagés, tandis que les principaux destructeurs, eux, échappent à tout examen moral. La pureté militante frappe les convaincus, tandis que ceux qui agitent des imaginaires d’effacement ou de “grand remplacement” ne sont jamais priés d’être cohérents avec leurs propres contradictions. La cohérence parfaite relève alors d’une absurdité structurelle, qui pèse sur les épaules de ceux qui tentent de réparer ceux que d’autres s’emploient à détruire. Dès lors, l’injonction du zéro défaut conduit fatalement à zéro engagement. Cet impératif amène inexorablement à un scepticisme. La perfection paralyse l’action, s’il faut être irréprochable pour agir personne n’agit.
La Gazelle, elle agit par ses mots, ses failles et ses voix. Nous ne recherchons ni la pureté militante ni la neutralisation du politique. Nous faisons le choix d’une parole réfléchie, analytique, qui accepte la complexité plutôt que de demander l’exemplarité. Les textes que vous lirez ne prétendent pas à la cohérence parfaite, ils explorent, analysent et se contredisent parfois. Ici nos contributeurs peuvent se risquer, car l’imperfection n’est pas un défaut mais condition d’existence de la pensée. J’aurai pu vous écrire un éditorial poétique sur le néant et le vide, mais je préfère l’imperfection de mes mots pour mieux vous surprendre par un propos mesurement engagé.
Notre zéro n’est pas un seuil de perfection, c’est une brèche, un recommencement, un endroit où l’on se déleste de la pureté pour retrouver la possibilité d’agir.
Lina Medkouri