Editorial – Scandales

“La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale”. Que le scandale soit lié à la notion de vérité, c’est Marguerite Yourcenar qui nous l’indique dans une de ses fulgurances littéraires. Que le scandale soit la révélation de ce qui était dissimulé, que le scandale soit la cessation de la longue nuit dans laquelle barbotait un crime en toute impunité, voilà ce qui a conduit l’équipe du journal à choisir ce thème pour ce nouveau numéro.

Le scandale au fond est peut-être le journalisme lui-même. Comme la littérature, le journalisme oeuvre à mener ce qui ne fait que passer au rang d’arrêt sur image. Le journalisme signale ce qui jusque là vivait sa vie dans l’ombre de toute réaction. 

Aussi bien, ne nous étonnons pas que le journalisme soit l’objet de tant de haines et de dénégations aujourd’hui. La vérité gêne, la vérité tue. 56 journalistes tués dans le monde pour cette année 2022, 537 emprisonnés. Ces chiffres sont ceux d’un baromètre établi par Reporter Sans Frontières : il recense les vivants tués parce qu’exerçant le scandale, la révélation de la vérité, le journalisme. 

La vérité gêne, la vérité s’estompe. L’esprit des libertés d’information et d’expression est mis à rude épreuve par l’influence croissante de contre-vérités, de pressions étatiques, de médias alternatifs sacrifiant l’information pour le divertissement. Le scandale s’efface pour laisser la place à la répétition comique, l’esquive cynique, le mutisme craintif.

La Gazelle est le laboratoire étudiant souhaitant faire perdurer cet esprit en péril. Un certain esprit du journalisme, qui ne sacrifie pas sur l’autel de l’attention la qualité de l’information. Un certain esprit esthétique du journalisme du temps long, où les idées voisinent les illustrations, les caricatures, les fictions littéraires.

Face à ce patient mélange des traits et des formes, longuement germé des intentions d’étudiants d’une grande partie des campus du quartier latin (Sorbonne-Université, Sorbonne-Nouvelle, Panthéon-Sorbonne, Panthéon-Assas, Paris Nanterre, ENS, Sciences Po Paris) nous avons fait le choix du scandale, qui lui, au contraire, s’évanouit bien vite.

Un scandale tout particulier peut-être, un scandale porté à sa puissance : celui du scandale du scandale. Le scandale ne dure pas, sa manifestation est une éclipse dans l’intense sarabande d’images et d’informations qui saturent et suturent nos yeux. Nouvelle économie, bien connue, à laquelle nous ne souhaitons pas participer. Ici, l’étouffée des presses, la patiente réflexion, la texture du papier, la communication du journal “à la criée” sont autant de résistances à l’énorme machine à impressions d’images et de divertissement que sont devenus une part du monde médiatique et de notre imaginaire.

Dans ce laboratoire à idées, vous trouverez autant de minuscules apocalypses de l’inadmissible, de propositions utopiques, de regards inquiets et esthètes sur un monde résolument marqué par la complexité.

La vérité ne blesse que parce qu’elle est le reste du scandale, qui lui, s’évanouit. Puissent rester des traces de vérité en votre imaginaire, en marge ou en dépit de l’oubli propre à la lecture, en marge ou en dépit des autres scandales qui viendront vous ébranler. Puissent les scandales ici révélés survivre à eux-mêmes.

 

Alexandre Jadin