« La guerre est un monde et non un événement »

Edito – La Gazelle numéro 41 « Incertitudes »

 

Il y aurait eu, depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, l’équivalent de cent mille soldats morts dans chacun des deux camps. S’il n’est pas ici le lieu de discuter ces chiffres, toujours difficiles à estimer en temps de guerre durant laquelle la première victime est la vérité, ceux-ci peuvent nous aider à prendre la mesure de cette guerre.

 

La guerre suicidaire de l’URSS en Afghanistan, qui s’étala sur neuf années, fit vingt-six mille décès dans le corps militaire. Mutatis mutandis, il faut donc multiplier par quatre le nombre de pertes et diviser par dix la durée du conflit, pour prendre la mesure du drame qui se joue à deux mille kilomètres de Paris. 

 

L’axiome trop oublié aujourd’hui selon lequel l’histoire ne se répète pas mais ne fait que bégayer devrait bien nous garder de l’anticiper en une hypothétique répétition d’un suicide de la Russie. Il se pourrait qu’un tel suicide soit assisté. Il se pourrait qu’un comité d’éthique retarde l’injection létale, que l’on plonge dans un coma gelé toute une partie de l’Europe. A trop jouer les Tirésias révulsés dans des perspectives dont les lignes de fuite restent troubles, stagnantes, sanglantes, nous oublions l’incertitude de l’histoire se faisant.

 

Les chiffres ainsi coordonnés en prédictions démographiques augurales ne doivent pas nous illusionner. Ni sur leur véracité, ni sur la réduction du réel qu’ils opèrent. C’est qu’il y a dans la sarabande des chiffres une forme d’obscénité journalistique lorsqu’elle concerne la guerre. Est-il possible d’en rester là, lorsque nous sommes confrontés à l’émotion que suscite un sujet aussi sensible ? 

 

Si les reportages peuvent équilibrer cette barbarie objectivante par l’entremise d’une plongée subjective au cœur de l’action, ceux-ci se mêlent toujours d’une irrémédiable distance entre la tragédie vécue et la tragédie narrée. Un édito peut-être le lieu journalistique qui pointe une telle distance : en voulant informer nous travestissons la réalité en un abrégé rapide. 

 

Il faudrait pouvoir écrire en long et en large, intégrer la mesure littéraire à de telles analyses factuelles. Ne fut-ce que pour illustrer l’héroïsme de la tentative de dissoudre cette distance. Il faudrait prendre le temps de se tourner vers l’œuvre de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature en 2015. Dans son livre, Les cercueils de Zinc, elle donne la parole aux victimes de la guerre d’Afghanistan, en ce qu’elles ne se résument ni aux morts, ni aux revenants, mais bien à des milliers de familles, à une société toute entière. 

 

C’est qu’il y a sans doute une manière bien plus cruciale de comprendre une guerre : par la parole de ceux dont le visage en a été changé à jamais. C’est qu’il y a des voix subjectives qui disent toujours mieux ce que l’objectivation des faits et des chiffres masque. C’est qu’il y a une voix pour les collecter, pour les porter plus loin, pour nous rappeler que nous nous habituons trop vite à ne plus nous habituer : c’est celle de Svetlana Alexievitch. Tentons d’équilibrer, donnons lui la parole :

 

« J’ai assisté à un combat… Trois soldats ont été tués. Le soir, tout le monde a dîné, personne n’a parlé du combat ni des morts, même si ceux-ci gisaient non loin de là. Le droit de l’homme de ne pas tuer. De ne pas apprendre à tuer n’est inscrit dans aucune constitution. La guerre est un monde et non un événement. Tout ici est différent, le paysage, l’homme, la parole. (…) Mais hier, près de l’état-major gisait un oiseau inconnu, mort. Et c’est bizarre… Les militaires s’approchaient de lui, essayaient de deviner de quelle espèce il était. Ils le plaignaient. »

Alexandre Jadin